Publié le 27-11-2014 | Alain Braibant

Les entreprises ont vraiment besoin du saut d’index !

Michèle Sioen, présidente de la FEB, est interviewée par CCImag’.

CCImag’ : Vous êtes la première femme présidente de la fédération patronale, qu’est-ce cela vous fait ?
M.S. : « Honnêtement, pas grand-chose ! En fait, pour moi, il n’y a pas de différence, que ce soit un président ou une présidente à la tête de l’organisation. Mais, évidemment, je suis très honorée d’avoir été choisie pour présider la FEB.»

Cheffe d’entreprise en Flandre et en Wallonie

CCImag’ : On ne vous connaît pas beaucoup dans le grand public. Qui êtes-vous en fait ?
M.S. : «Je dirige l’entreprise familiale (ndlr : Sioen Industries), active dans le secteur textile technique et leader mondial sur le marché du textile technique enduit. La maison-mère est située à Ardooie, en Flandre Occidentale. Nos produits sont, notamment, les vêtements industriels, les toiles de tentes ou de chapiteaux, les bâches de camion, les air-bags etc… Nous exportons 95% de notre production, dont 75% dans les pays européens. Nous sommes présents dans 13 pays et nous employons au total 4.800 personnes. En Belgique, nous avons 9 usines pour 900 emplois.»

CCImag’ : Y compris en Wallonie.
M.S. : « Oui, nous sommes présents à Mouscron depuis 1987, ainsi qu’à Liège-Sclessin, depuis 2001, où nous avons repris l’ancienne usine qui produisait les couvertures « good night » dans les années cinquante/soixante, devenue ensuite Nordifa.»

CCImag’ :   Y-a-t-il une différence dans la façon de travailler en Flandre et en Wallonie ?
M.S. : « C’est en effet différent. C’est une autre façon de travailler, il faut plus parler, communiquer, expliquer. On a mis un certain temps pour améliorer le fonctionnement, notamment à Liège, mais à présent, ça marche bien.»

Les mesures annoncées vont dans le bon sens

CCImag’ : Parlons un peu politique. Un gouvernement fédéral de centre-droit, cela doit vous convenir…
M.S. : « Oui, à première vue, cela nous plait parce qu’il y a des mesures nécessaires à prendre d’urgence. Le problème de la compétitivité des entreprises belges n’est pas un leurre. Au contraire ! Ma société, par exemple, est présente en France. Le coût salarial y est 17% moins élevé qu’en Belgique. C’est énorme ! Et il n’y a pas que le coût du travail ! L’énergie coûte aussi très cher, tant sa production que son transport. En Wallonie, on a créé récemment la taxe « Elia » pour compenser les dépenses  engendrées  par les certificats verts. Tout cela pèse sur la compétitivité qui continue à baisser par rapport à nos principaux concurrents.»

CCImag’ : Diminution des charges, saut d’index, tout cela va dans le bon sens ?
M.S. : « Le saut d’index, on en a vraiment besoin pour essayer de se remettre au niveau des pays voisins. La diminution des charges salariales de 33 à 25% est aussi une excellente mesure, tout à fait indispensable. On aurait aussi voulu une baisse de l’impôt des entreprises, qui est aujourd’hui de 33,95%, mais on ne peut pas tout avoir… Mais un jour, il faudra y penser. Les capitaux étrangers hésitent à venir en Belgique à cause de la fiscalité élevée. Un réajustement est nécessaire, compensé peut-être par une utilisation plus rationnelle des subsides aux entreprises. Le but final est que nous ayons des sociétés compétitives et saines en Belgique qui créent des emplois et du bien-être.»

CCImag’ : Moins d’impôts, tous les citoyens en rêvent…
M.S. : «Diminuer les impôts sur les personnes physiques, c’est automatiquement augmenter le pouvoir d’achat de chacun. C’est ce que veut le gouvernement parce que cela relancerait la consommation et donc l’économie du pays. Mais à côté de cela, le gouvernement doit aussi faire des économies. Pour moi, baisse d’impôt et économies ne sont pas inconciliables mais il faut que l’Etat organise mieux ses services afin qu’ils soient plus efficaces et donc plus productifs.»

CCImag’ : Justement, vous parlez de productivité. Dans les entreprises, est-ce que l’augmentation  de la productivité ne compense pas le poids des charges patronales ?
M.S. : « Non, pas vraiment. La preuve, c’est que depuis cinq ans, nous avons de plus en plus de mal à exporter. En termes de compétitivité, la Belgique n’est que 18ème au niveau mondial.»

Assainir avant de relancer

CCImag’ : Des voix d’économistes éminents commencent à s’élever contre les politiques d’austérité qui, en fait, freinerait la relance économique.
M.S. : « Je crois qu’il faut un « mixe » de rigueur, d’austérité et de relance mais pas n’importe comment ! Il faut remettre de l’ordre dans les finances publiques et, parallèlement, favoriser la recherche et l’innovation.»

CCImag’ : Et les grands investissements publics, par exemple en matière d’infrastructures ?
M.S. : « C’est très bien parce que cela fait en effet tourner l’économie mais tout en tenant compte de l’assainissement budgétaire.»

CCImag’ : Vous ne craignez pas que le climat social se détériore avec les mesures annoncées par le nouveau gouvernement ?
M.S. : « Si, il y a des craintes. On nous promet un hiver chaud mais les grèves ne sont pas une solution. Il faut de la compréhension mutuelle entre les partenaires sociaux.»

CCImag’ : Et ces partenaires ont changé, tant à la FEB que dans les deux grands syndicats, Marc Goblet à la place d’Anne Demelenne à la FGTB et Marie-Hélène Ska a remplacé Claude Rolin à la CSC.
M.S. : « Je ne connais pas encore très bien Monsieur Goblet que j’ai déjà rencontré au sein du groupe des dix. Dans les négociations, chacun défendra ses positions mais on se respecte.»

Allonger les carrières : une nécessité

CCImag’ : Dans vos réunions avec les syndicats, il va être question de l’âge de la pension que le gouvernement veut porter à 67 ans.
M.S. : «Inévitablement, il faudra travailler plus longtemps. Toutes les études le disent, y compris celle du groupe présidé par Frank Vandenbroucke, un ancien ministre socialiste ! On vit plus longtemps et si on ne fait rien rapidement, les pensions deviendront impayables. Il faut aussi admettre que, même si certains emplois restent pénibles et difficiles, le travail manuel a évolué ces dernières années grâce aux progrès de la technologie. Le travail d’un mécanicien, par exemple, n’a plus rien à voir avec ce qu’il était il y a 20 ou 30 ans. L’allongement des carrières est inévitable et indispensable. En Allemagne, l’âge de la pension est fixé désormais à 67 ans et en France, la carrière est de 41 ans minimum.»

CCImag’ : En Belgique, il faudra d’abord revoir le système des prépensions…
M.S. : « Je suis tout à fait d’accord. Les prépensions à 52 ou 53 ans en cas de restructuration, ce n’est plus possible. Et pas seulement financièrement ! Le travail des ainés est nécessaire pour l’expérience qu’ils apportent et parce que les entreprises ont besoin de diversité, d’associer jeunes et moins jeunes. Le système actuel est mal fait. J’ai eu des exemples dans ma propre entreprise où il était plus intéressant pour certains collaborateurs de partir en prépension plutôt que de continuer à travailler 3 ou 4 ans de plus. Ceci dit, pour garder les ainés au travail, il faudra mieux organiser la formation continue au cours de la carrière.»

L’enseignement en alternance

CCImag’ : Vous parlez formation. Est-ce que celle des jeunes ne posent pas problème ?
M.S. : « 20% des jeunes sans emploi, c’est dramatique ! Alors qu’on manque de profils techniques. Il faut absolument revaloriser le travail manuel qui, comme je l’ai dit plus haut, n’est plus comparable à celui du XXème siècle, avec des machines de plus en plus sophistiquées. Il faut aussi, une fois pour toutes, promouvoir l’enseignement en alternance école/entreprise. Des expériences ont été réalisées ces derniers mois et on constate que c’est bon pour les élèves et pour les employeurs. Il faut aussi donner aux jeunes le goût d’entreprendre en simplifiant les démarches administratives.»

CCImag’ : Des gouvernements de centre-droite au niveau fédéral et en Flandre, de centre-gauche en Wallonie et à Bruxelles, cela vous inspire quelle réaction ?
M.S. : «Je souris parce que je trouve cela intéressant mais il est difficile de prévoir ce que cela va donner… »

CCImag’ : J’ai lu que vous n’étiez pas favorable aux quotas féminins dans les conseils d’administration…
M.S. : «C’est vrai ! Je trouve que les discussions sur le rôle des femmes sont vitales parce que nous sommes encore dans un monde « macho » mais il ne faut pas confondre quotas et diversité. Les quotas, c’est trop compliqué pour les entreprises. Et puis les femmes ne sont pas encore prêtes. Il fallait un CEO dans ma société : sur 20 candidats, il n’y avait qu’une seule femme ! Il y a plus de femmes universitaires que d’hommes mais à 30 ans, 80% d’entre elles choisissent leur famille. Mais il est vrai que les jeunes femmes sont différentes et que les mœurs évoluent. Alors, laissons faire le temps… »


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