Publié le 17-03-2015 | Stéphanie Heffinck

Leadership à la sauce des dirigeants du sport

9782804183042_1_75Les entrepreneurs et les managers d’entreprise peuvent beaucoup apprendre du sport comme principes et valeurs de management : capacité à fixer et à atteindre des objectifs, à mobiliser des équipes, à se remettre en cause, à gérer les crises. S’il ne traite pas de ce sujet en tant que tel dans “Les Grands Dirigeants du Sport”, Emmanuel Bayle, professeur en gestion du sport à l’Institut des Sciences du Sport de l’Université de Lausanne nous présente quelques figures marquantes. Des hommes au leadership important, à la faculté de résilience, qui se sont hissés là où ils sont à la force du poignet. À l’instar de nos chefs d’entreprise.

CCI mag’ : « Vous vous êtes intéressé de plus près aux « Grands Dirigeants du Sport », dans l’un de vos derniers ouvrages… Quelle vision entrepreneuriale partagent les 23 noms illustres que vous citez » ?
E.B. : « Il y a des entrepreneuriats très différents car le monde du sport comporte des contextes et des organisations aux statuts juridiques, rôles et finalités différents : des ligues et clubs professionnels, des fédérations sportives nationales et internationales, des organisateurs d’évènements. Les fédérations sportives nationales et internationales, mais aussi le Comité International Olympiquesont des associations avec des présidents élus sur un mode démocratique. C’est très différent comme logique de fonctionnement des clubs professionnels organisés sous forme de société anonyme avec des systèmes de gouvernance à géométrie variable : des actionnaires propriétaires présidents (cas de Jean-Michel Aulas à l’Olympique Lyonnais) ou des actionnaires déléguant la gestion à des présidents (cas de l’Olympique de Marseille). Selon le système de gouvernance, la légitimité des dirigeants est très différente. La vision entrepreneuriale d’un Jean-Michel Aulas est très forte et il considère son club comme un centre de profit potentiel ; il a essayé de créer les conditions pour ce faire : nouveau modèle économique autour du Grand stade, professionnalisation très intense du club depuis ces vingt dernières années, levée de près de 100 millions d’euros en bourse (…). Il essaye de dupliquer les « bonnes » pratiques des grands clubs européens tout en appliquant les méthodes de management mises en place dans l’entreprise qu’il a créée, la CEGID, avec un fort pouvoir de décision et de contrôle qui implique une omniprésence du personnage. Cette forme d’entrepreneuriat est donc assez proche de l’entrepreneuriat classique alors que la direction des fédérations sportives, dont le rôle est d’organiser et de développer le sport, correspond théoriquement plus à de l’entrepeuneuriat social (vivre mieux en société grâce au sport et à ses valeurs) ».

CCI mag’ : « Qu’est-ce qui les distingue, néanmoins, dans leur approche » ?
E.B. :« Les époques n’exigent pas forcément les mêmes compétences, les mêmes qualités et ne font pas émerger les mêmes profils de dirigeants ; c’est comme pour les entreprises où les ingénieurs, puis les marketers et les financiers se sont succédé à la tête des grandes entreprises. Il y a un temps d’innovation très fort porté, à la fin du 19e et au début du 20e siècle notamment par les Anglais et les Français qui vont institutionnaliser le sport international. […] Il y a une période de relatif conformisme voire de conservatisme… Puis un temps d’adaptation au marketing et aux demandes des télévisions et l’explosion du nombre de compétitions et de sports professionnels. Il y a une grande différence entre le sport professionnel et les fédérations sportives au sein desquelles les dirigeants ne sont pas choisis sur base de leurs compétences et les besoins en compétences des fédérations sportives, mais sur la dimension politique et leur capacité à préserver des équilibres et des intérêts ».

CCI mag’ : « Quelles qualités font les grands dirigeants de sport » ?
E.B. : « Incontestablement : premièrement, comme en politique, « être un animal politique » pour l’accès et la conservation du pouvoir. Deuxièmement, la passion. Troisièmement, savoir bien s’entourer pour créer les conditions de la réussite : c’est vrai pour les clubs professionnels et les fédérations sportives comme pour toute entreprise ».

bayleCCI mag’ : « Lequel a-t-il affirmé son leadership de la façon la plus remarquable et comment » ?
E.B. : « Je pense que tous les dirigeants dans l’ouvrage ont un leadership important, même s’il s’exprime différemment, souvent à travers une certaine forme d’autocratisme. Bernie Eclesstone a réussi à imposer sa vision d’un nouveau marketing de la Formule 1 et à en faire un produit mondialisé très prisé ».

CCImag’ : « Lequel vous bluffe-t-il par sa stratégie de management ? Quelle est-elle et comment l’a-t-il mise en place » ?
E.B. : « Incontestablement Philippe Chatrier, Président de la Fédération internationale de tennis pendant 15 ans et de la Fédération française de tennis pendant 20 ans (1972-1992) qui a réussi à porter une vraie vision entrepreneuriale dans le tennis français et international. En France, il a réussi à démocratiser la pratique du tennis, à professionnaliser l’organisation du tennis français et à créer un modèle économique et médiatique, grâce à la réussite de Roland Garros, qui est à l’origine des résultats du tennis français (10 à 15 joueurs et joueuses dans le Top 100 mondial depuis ces 10 dernières années et des victoires en Coupe Davis et en fed cup). La plupart des grands joueurs et joueuses depuis Yannick Noah sont des produits du « système Chatrier ».

CCI mag’ : « Ces hommes ont eu du fl air ; leur hyper réactivité, leur pro-activité les ont conduits là où ils sont/étaient. Pouvez-vous illustrer ceci par 2 figures qui l’ont prouvé » ?
E.B. :« Bernie Ecclestone est parti de rien (pas de diplôme, pas de réseau…) en commençant comme vendeur de mobylettes pour devenir le grand argentier de la F1. Serge Blanco, qui commence par travailler à la chaine chez Dassault et deviendra homme d’affaires après sa carrière de joueur, va diriger la ligue professionnelle de rugby et en faire une des ligues de référence en termes de professionnalisation et d’innovations. À l’issue de sa présidence, le championnat français est aujourd’hui le plus fort économiquement au niveau mondial.

CCI mag’ : « Face à l’adversité, ces hommes ont été capables de rebondir. Deux, trois anecdotes à nous raconter à ce sujet » ?
E.B. : « Le sport, c’est le domaine de l’incertitude, notamment dans le sport professionnel et de haut niveau. Jean-Michel Aulas croit dur comme fer à son modèle de Grand stade privé qui verra le jour en 2016 grâce, finalement, au soutien public et à l’organisation de l’Euro 2016 en France qui a bien débloqué la situation d’un projet qu’il a mis 10 ans à imposer.Joseph Blatter est certainement le roi du rebond et du dribble à près de 80 ans, alors qu’il n’a jamais été un grand footballeur… il va briguer en 2015 un 5e mandat à la FIFA ».

CCI mag’ : « Il n’y a qu’une femme dans cet ouvrage ! Le monde du sport est-il si misogyne » ?
E.B. : « La pratique du sport s’est grandement féminisée (près de 40% des pratiquants sont des femmes), mais pas vraiment pour sa gouvernance. L’accès des femmes à la présidence des fédérations et des clubs professionnels est très rare. Le management d’Annie Courtade à la tête du grand club féminin de volley de
Cannes est très remarquable… Les acteurs du volley sont venus la chercher pour son parcours exceptionnel de réussite et d’engagements dans le monde professionnel et associatif ».

CCI mag’ : « Votre mot de la fin et vos conclusions pour notre lectorat d’entrepreneurs… »
E.B. : « Le monde du sport comme le monde de l’entrepreneuriat est un monde de passion et aussi de fortes incertitudes. Entreprendre dans le sport ou par le sport n’est donc pas un long fleuve tranquille et dans un tel contexte, diriger une organisation sportive (club professionnel ou fédération sportive) demande un engagement total ».


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